• Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    Il y a un peu plus de quatre ans j'ai donné une communication sur Le Magicien d'Oz dans les séries dans le cadre d'un colloque ayant pour thème "le lieu commun". Je vous reproduis mon texte ici, assorti de quelques photos et vidéos.

    Étant donné le contexte, vous pardonnerez le style parfois un peu universitaire de ce billet. (Le ton, lui, n'est pas très académique en revanche...)

    Bonne lecture!

    Je m’en vais vous parler d’un lieu commun qui n’a rien de commun. Un lieu peuplé de sorcières, de nains, de fées, de singes volants, auquel on accède par une tornade, et surtout traversé par une route de briques jaunes. Je m’en vais vous parler du pays d’Oz.

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

     

     

    Ce lieu commun est donc un lieu merveilleux, devenu un topos (je joue bien sûr à dessein sur le double sens du terme) de la culture populaire, américaine avant tout. Oz c’est en réalité tout un monde, créé par Lemyn Frank Baum dans une série de sept livres pour enfants entre 1900 et 1913. Mais de ce monde n’est passé à la postérité que ce qui a été imprimé sur pellicule, car c’est le film de Victor Fleming (et, grâce à lui, la Dorothy de Judy Garland) qui est resté gravé dans les mémoires et qui fait aujourd’hui l’objet de nombreuses références. À tel point qu’on en oublierait presque que le véritable démiurge de ce lieu hors du commun, devenu lieu commun, voire cliché, était un écrivain de fantasy, poète, scénariste, producteur et acteur à l’occasion. Autant dire que le Pays d’Oz était dès le départ voué à une destinée cinématographique, puis télévisuelle.

    1906

    Frank L. Baum

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sorti au cinéma en 1939, puis ressorti dix ans plus tard et générant alors des bénéfices records, The Wizard of Oz utilise habilement la révolution du technicolor dans ses scènes se déroulant à Oz, alors que le monde réel dont est issue Dorothy est en noir et blanc. La saturation des couleurs deviendra un marqueur d'identification du Pays d'Oz dans ses réécritures à l'écran. 

     Mais revenons un peu sur l’histoire : Dorothy, jeune fille du Kansas élevée par son oncle et sa tante Em, se voit contrainte de se sauver de chez elle lorsque la voisine, vieille femme hargneuse, décide que le chien de Dorothy, Toto, doit être tué car il est dangereux. La jeune fille s’enfuit, rencontre un diseur de bonnes aventures (faux devin mais vrai gentil) qui l’incite à rentrer chez elle. Une tornade menace la région, et la maison est transportée dans un pays inconnu et coloré, Oz.

    Les personnages du pays d’Oz sont, pour les plus importants d’entre eux, des versions accentuées de l’entourage de Dorothy, ce dont témoigne d’ailleurs le choix des acteurs : les trois ouvriers sont les trois compagnons, le devin est le Magicien, et l’hargneuse voisine est la sorcière. L’analogie opère aussi au niveau de l’onomastique puisque pour quittez Oz et donc revoir sa tante Em, Dorothy doit atteindre Emerald City (Em City).

    En atterrissant à Oz, la maison écrase la Méchante Sorcière de l’Est. Les Munchkins, peuple de nains, remercient alors Dorothy de les avoir délivrés mais c’est sans compter sur la Méchante Sorcière de l’Ouest qui surgit et jure qu’elle va venger sa consœur. La fée Glinda apparaît alors et souhaitant aider Dorothy, lui conseille de se rendre à Emerald City en suivant la route de briques jaunes afin de demander l’assistance du Magicien. Elle lui donne, en plus de ses conseils, des chaussures de rubis censées la protéger.

    Sur son chemin, la jeune fille rencontre un épouvantail qui aimerait avoir un cerveau, un lion qui voudrait du courage et un homme de fer qui voudrait un cœur. Au cours des aventures, chacun se rend compte que le Magicien n’est qu’une illusion, et qu’en réalité la magie est inutile : tous les personnages ont déjà ce qu’ils recherchent. L’homme de fer s’est montré le plus sensible, le lion a réussi à faire preuve de courage en délivrant Dorothy, et l’épouvantail a été à l’origine de plusieurs ruses pour aider ses amis. De fait le Magicien se contente de leur donner la reconnaissance sous forme de symboles : un diplôme, une médaille et une montre en forme de cœur. Et même Dorothy, qui a tué la sorcière sans le vouloir, en la faisant fondre avec de l’eau, avait déjà ce qu’il lui fallait pour rentrer chez elle : il lui suffisait de claquer trois fois des talons. Elle se réveille alors dans sa chambre, ne sachant trop si cela était un rêve ou non. Mais la leçon a été retenue : « There’s no place like home. » Tout cela sur fond de chansons, car n’oublions pas qu’il s’agit là d’une comédie musicale, dont les fameuses « Somewhere over the rainbow », « To see the wizard of Oz » et « The lollipop guild ».

     Le Magicien d’Oz trouve tout naturellement nombre d’échos et de reprises dans ce qui constitue le fondement de la culture populaire audiovisuelle d’aujourd’hui : la série télévisée. La forme série possède l’avantage de la longueur : des heures et des heures de narration, laissant aux scénaristes le loisir d’aborder bon nombre de sujets et leur donnant même la liberté de créer çà et là des « épisodes-concepts » (dessins animés, hommages, comédies musicales, épisode muet, ou réécritures du Magicien d’Oz). Les références au pays d’Oz se retrouvent essentiellement dans les séries à coloration fantastique ou de science-fiction, parce que la dimension merveilleuse qu’Oz suppose est plus facilement réexploitable dans des narrations ne reposant pas sur une esthétique vériste, sur un présupposé réaliste. Difficile en effet d’imaginer un hommage au Magicien d’Oz dans une grande série à tendance réaliste, comme Six Feet Under ou Mad Men. (Cependant les références au Magicien d’Oz dans les dialogues se retrouvent dans des séries de tout genre.)

    Aujourd’hui je vous parlerai des hommages les plus évidents au pays d’Oz, et donc de séries fantastiques, de SF, d’une série britannique au concept déroutant (Life on Mars), et d’une sitcom (Scrubs) car la fantaisie comique autorise aussi le même décalage vis-à-vis de la réalité que le fantastique. Mais, et je vais là me contredire, je prendrai également comme exemple la série sérieuse (à tendance a priori réaliste) et fondatrice de la fin des années 90, première grande œuvre de la chaîne HBO, et acclamée par la critique, j’ai nommé : OZ. Évidemment, difficile de passer à côté avec un tel titre !

     Oz est une utopie au sens premier du terme, et au sens où Michel Foucault l’entend : « les utopies ce sont les emplacements sans lieu réel » (voyez aussi la racine grecque). Oz est donc un hors lieu et même un non lieu. En effet, il se définit avant tout par ce qu’il n’est pas : Oz ce n’est pas la maison, pas le chez-soi, pas le « home » dont Dorothy déplore la perte.

     C’est le vaisseau spatial à l’autre bout de la galaxie dans lequel se retrouve l’astronaute John Crichton, originaire lui aussi du Kansas, après avoir traversé un wormhole, avatar de la tornade originelle du film. C'est le point de départ de la série Farscape. John Crichton n’ayant de cesse de chercher à retourner chez lui, sur terre.

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    "The giant blue twister that sucks me down to Oz." (2x15)

     C’est la dimension parallèle dans laquelle atterrit par mégarde l’un des personnages d’Angel, Cordélia, dont le premier réflexe, en bonne américaine pétrie de culture populaire, sera de claquer trois fois des talons en espérant que cela la fasse retourner dans sa dimension d’origine. (On notera d'ailleurs que sur les trois épisodes de fin de saison 2, deux ont une référence directe au Magicien d'Oz dans leurs titres: "Over the rainbow", "Through the looking glass", "There's no place like Plrtz Glrb".)

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                Cordélia claque des talons en fermant les yeux en s'exclamant "Worth a shot".

    C’est aussi, de manière plus réaliste, l’hôpital dans lequel un jeune interne est rappelé alors que c’est son jour de congé et qu’il n’arrive plus à quitter pour rentrer chez lui parce qu’il est sans cesse sollicité, dans un épisode de Scrubs qui s’intitule si justement « My way home ».

     Et enfin c’est la prison, l’anti chez-soi par excellence, dans la série OZ, diminutif du pénitencier Oswald. La série et les personnages poussant même le jeu plus loin, puisque le quartier spécial de la prison dans lequel se passe la majeure partie des intrigues est baptisé : Em City, abréviation de Emerald City. 

     Oz est donc un lieu en négatif, il est le lieu d’où l’on voudrait s’échapper pour retourner chez soi. De fait il devient un lieu transitoire, un lieu d’errance. Personne ne reste statique à Oz : c’est toujours l’occasion d’un périple. John Crichton de Farscape visite planètes, systèmes solaires et étoiles, JD le médecin de Scrubs ne cesse d’arpenter les couloirs de l’hôpital en suivant les lignes colorées au sol (et surtout la jaune qui mène à toutes les sorties). Le voyage est parfois moins lointain mais tout aussi dangereux : ainsi les prisonniers d’OZ qui se cherchent et cherchent la vengeance ou la rédemption.

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    " Kelso's startin' a new line system to help people get around. Green's gonna go to the smoker's lounge; blue, the I.C.U.; yellow to all the exits.”

     

    C’est aussi un voyage des plus intimes pour Sam Tyler, dans une série dont je n’ai pas encore parlé : Life on Mars. Série britannique, Life on Mars met en scène un policier, Sam Tyler, qui victime d’un accident en 2006, se réveille en 1973. Il y est toujours policier, intégré dans une brigade aux méthodes peu orthodoxes, et cherche à comprendre ce qui lui arrive.

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    Victime de certaines hallucinations, d’expériences étranges, Sam Tyler, et le téléspectateur avec lui, commencent à comprendre que le héros est dans le coma et que le monde de 1973 est probablement une création de son imaginaire. Sam Tyler perçoit encore certaines informations du monde réel (les personnes à son chevet essentiellement) via la télévision (ou parfois la radio), comme Dorothy pouvait voir sa tante Em dans la boule de cristal de la sorcière.

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    Le rêve de Dorothy a fait place au coma du policier Sam Tyler, qui lui aussi cherche à rentrer chez lui, en 2006, donc à se réveiller. Lors du premier épisode, Sam Tyler s’ordonne d’ailleurs de suivre la route de briques jaunes afin de trouver la sortie. Ne quittant jamais la ville de Manchester, une ville de briques aussi, mais rouges, Sam Tyler parcourt pourtant les zones de son passé, rencontrant au fil des épisodes sa mère, sa tante, et apprenant la vérité sur son père, vérité cachée dans un souvenir refoulé que le coma a fait remonter à la surface de la conscience.

     

    Anti-lieu, lieu d’errance, Oz a cependant des signes distinctifs forts qui font l’objet de multiples jeux de référence, de transpositions inattendues, de réécriture moderne et parfois comique. C’est un lieu reconnaissable à :

    • ses couleurs saturées (et au contraire à son aspect presque noir et blanc dans le pénitencier de OZ, la série jouant sur l’inversion des codes : du film familial à la série pour adultes avertis).

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    • son arc-en-ciel, réel et/ou à travers la chanson, maintes fois reprises.

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                              Une chorale gospel chante sur le toit de l'hôpital. Lorne aussi.

     

    • sa cité d’Emeraude, donc verte, qu’il faut atteindre, et qui parfois prend l’apparence fantaisiste d’un petit garçon couvert de peinture verte qui s’est perdu dans les couloirs de l’hôpital !

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

     

    Et bien sûr, le pays d’Oz est traversé par une route de briques jaunes. Matérialisée sous la forme d’une ligne directionnelle jaune peinte sur le sol lors de l’épisode spécial de Scrubs, ou faite de briques rouges, couleur de Manchester, dans le final de Life on Mars.

     

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    Le pays d’Oz a aussi un « accessoire » : une paire de souliers de rubis rouges. Que le symbole de Dorothy, personnage en errance dans le pays d’Oz qu’elle doit parcourir, soit des chaussures n’est pas anodin.

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    Le 1x16 de Farscape joue avec beaucoup de références: ici Crais porte de magnifiques escarpins rouges. Quant à JD, dès qu'il arrive, le concierge repeint ses baskets en rouge.

     

    Je me permets de ranger aussi parmi les accessoires le chien Toto. Accessoire s’il en est dans Scrubs, puisqu’à défaut d’un élément canin, nous avons le droit à une ouverture de l’épisode sur l’I-Pod du héros diffusant en boucle des chansons du groupe Toto. I-Pod que JD l’interne gardera dans sa poche durant tout l’épisode, déclarant même lors d’une scène : « Toto et moi, on rentre à la maison ! » Le fidèle compagnon a perdu ses poils pour devenir objet technologique, mais Toto est resté !

     

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     Toto en fond sonore lors de la scène d'ouverture de l'épisode de Scrubs et Crais a un Toto dans les bras.

     

    Il me faut parler des personnages qui peuplent le Pays d’Oz. Puisque ce lieu se définit par son caractère étranger, le protagoniste qui sert de référent au spectateur doit être un personnage dont on se sent proche : un humain, seul de son espèce pour le John Crichton de Farscape ; un contemporain de 2006, Sam Tyler, dans le Manchester de 1973 ; un nouveau venu dans l’enfer pénitencier de OZ en la personne de Tobias Beecher, citoyen plutôt modèle à la vie de famille stable. Dorothy est devenue un « type » : celui du personnage-relais, auquel le spectateur peut le plus facilement s’identifier, emportant un peu de la normalité de notre monde dans cet univers déconcertant que l’histoire va parcourir.

    Sam Tyler est appelé « Dorothy » à plusieurs reprises par son chef, sur un ton moqueur et machiste faisant aussi référence au caractère sensible du personnage (sensibilité associée exclusivement à la féminité par les policiers de 1973 de la série). Sans oublier que l’expression « a friend of Dorothy » désigne un homosexuel. Et lorsqu’il dit à son chef qu’il veut retourner d’où il vient, celui-ci se moque en prétendant appeler le Magicien d’Oz au téléphone…

     

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

     

    De la même façon, John Crichton s’associe lui-même à Dorothy, notamment dans une formidable réplique, rejetant par là même tous les modèles de science-fiction canoniques, pour ne garder que cette jeune fille à la robe bleue.

    "I am not Kirk, Spock, Luke, Buck, Flash or Arthur frelling Dent. I'm Dorothy Gale from Kansas."

    4x21 "We're so screwed part III: la bomba"

     

    Dans l’épisode de Scrubs c’est bien sûr l’interne JD (Zach Braff) qui, avec ses baskets peintes en rouge par le concierge à son arrivée dans l’hôpital, joue les Dorothy, comme son supérieur le lui rappelle.

     Mais le meilleur équivalent de Dorothy dans une série reste Tobias Beecher, prisonnier d’OZ que l’on suit sur six saisons.

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    On retrouve dans cette réplique la même idée que dans le film: on est toujours déjà soi-même. On ne le sait juste pas encore.

     

    Son parcours est étrangement similaire à celui de la jeune fille du Kansas : tout débute par un meurtre involontaire. Tobias est envoyé en prison pour avoir tué une petite fille dans un accident de la route alors qu’il était ivre, tandis que Dorothy tue sans le vouloir la Méchante Sorcière de l’Est écrasée sous le poids de la maison. Les deux traversent Oz (le pays et la prison) en y rencontrant des compagnons, et dans les deux cas l’histoire se clôt sur un autre meurtre involontaire : Tobias tue Vern Schillinger (ennemi de toujours) lors d’une représentation de Macbeth au sein de la prison, le faux couteau ayant été remplacé par un vrai, à son insu ; alors que Dorothy fait fondre la sorcière de l’Ouest en lui jetant un seau d’eau, ignorant que cela lui serait fatal.

     Autour de Dorothy, en tant que type de l’étranger candide, gravitent de nombreux personnages qui sont eux aussi en quête de quelque chose. Je ne parlerai pas, par manque de temps, de tous les personnages secondaires (singes volants, Munchkins, arbres doués de parole etc.), je me limiterai aux plus importants : l’épouvantail, le lion et l’homme de fer. Privé de repères géographiques, on cherche à recréer un univers familier à travers les êtres dont on s’entoure. Les relations d’amitié sont une donnée prépondérante des réécritures de Oz, ces amis étant souvent eux-mêmes en quête non pas d’un manque extérieur (leur chez-eux) mais intérieur.

     C’est ainsi le cas des compagnons hauts en couleurs (c’est le cas de le dire) de John Crichton qui, tous fugitifs à bord du vaisseau Moya, donc tous en errance, pourraient faire bon usage de plus de calme, plus de sensibilité ou plus d’altruisme : D’Argo souffre de crises de rage, Aeryn se refuse à l’expression du moindre sentiment, Rygel (ancien monarque) est égocentrique jusqu’à la parodie. Au fil de la série, tous ces personnages sont amenés à prouver, comme dans le film, qu’ils ont en eux les qualités dont ils pensent être dépourvus.

    Life on Mars à l’échelle de la série, et Scrubs à l’échelle d’un épisode, reprennent quant à eux exactement le schéma établi par le film : celui à qui il manque un cerveau, celui à qui il manque un cœur, celui à qui il manque du courage.

     

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     Dans l'ordre: le cerveau, le courage et le coeur.

     

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

    "Whether they're looking for brains... a heart... or courage."

     

    Que le Pays d’Oz soit un lieu commun aux caractéristiques facilement identifiables ne fait aucun doute. Cependant, il y a dans ces séries une tendance inattendue qu’il faut interroger. En effet, si Tobias Beecher veut quitter la prison et le jeune médecin l’hôpital, en revanche Sam Tyler et John Crichton décident tous les deux de rester à Oz. John Crichton, à la fin de la série Farscape, doit choisir entre la Terre et le vaisseau Moya, et c’est ce dernier qu’il choisit comme « home ».

     La fin de Life on Mars est encore plus marquante : Sam Tyler comprend que son esprit lui offre une porte de sortie. En effet en 1973 un policier, Frank Morgan (du nom de l’acteur qui interprète le magicien dans le film), lui apprend qu’il a été transféré dans cette unité afin de récolter des preuves contre ses collègues peu soucieux du règlement.  Lors d’une dernière mission, Sam Tyler est sommé de choisir : sauver ses coéquipiers pris en embuscade, ou suivre son supérieur Frank Morgan dans un tunnel, et donc se réveiller. Il choisit la deuxième option, se réveille à l’hôpital sous les yeux de son chirurgien, le même Frank Morgan. Et dans cet ultime épisode, pendant une dizaine de minutes, Sam Tyler est montré reprenant sa vie normale de policier de 2006. La réalisation donne à voir une réalité très grise, presque en noir et blanc, contrairement au reste de la série et à ses couleurs très 1970. Mais Sam Tyler se rend compte qu’il ne ressent rien dans une scène où le sang rappelle les rubis des chaussures de Dorothy.

     

    Sur la route de briques jaunes: le pays d'Oz comme lieu commun dans les séries

     

    Il choisit alors délibérément de retourner en 1973 : il monte sur le toit du commissariat, saute dans le vide, et se retrouve à nouveau en 1973 où il sauve ses collègues. La série se termine donc sur un curieux happy end : le héros s’est suicidé parce qu’après avoir essayé à tout prix de rentrer chez lui et avoir réussi, il a préféré le monde imaginaire et coloré que son esprit avait créé pour lui, plutôt que la réalité grise, en noir et blanc presque, de 2006. Dans la dernière scène, Sam Tyler embrasse enfin l’héroïne, avant de filer à toute allure sur une route de briques rouges avec ses collègues. Non sans avoir délibérément éteint la radio (à travers laquelle on entend les secours l’encourager à se battre pour rester en vie) en prononçant un glaçant « I hate this station ». Sam Tyler renonce à la réalité au profit de son Pays d’Oz, 1973.

    Même la série Angel aborde le désir problématique du retour à la maison : les personnages trouvent tour à tour des raisons de ne pas quitter cet endroit. Notamment Cordélia qui a été faite princesse (comme Dorothy est déclarée citoyenne d’honneur par les Munchkins et portée en triomphe pour avoir tué la sorcière). Et si le retour dans la dimension d’origine a bien lieu, il est en demi-teinte. La phrase tant attendue (« There’s no place like home ») est sur le point d’être prononcée, mais on n’en entendra jamais la fin car une terrible nouvelle (la mort d’un personnage capital) est annoncée à cet instant précis. Façon de dire là aussi que la réalité est bien décevante…

     

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     Dans son article « Des espaces autres », par lequel a débuté cette réflexion sur le Pays d’Oz, Michel Foucault parle d’hétérotopies, expliquant qu’elles peuvent être de deux types : d’illusion ou de compensation. L’hétérotopie d’illusion « dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel », c’est le cas du film qui fait douter de la réalité des scènes en noir et blanc et nous fait nous poser la question : « était-ce vraiment un rêve ? », ce qui est devenu un procédé sur-utilisé dans la fiction aujourd’hui. L’hétérotopie de compensation, quant à elle, crée « un autre espace réel, aussi parfait, aussi méticuleux, aussi bien arrangé que le nôtre est désordonné, mal agencé et brouillon ». Le Pays d’Oz, dans les derniers exemples donnés, est une hétérotopie de compensation, sauf que la perfection ne rime pas ici avec ordre, mais avec bonheur et sens de la vie. Sam Tyler reste en 1973 car il y est plus heureux et pense pouvoir améliorer les choses et ses collègues, John Crichton reste sur son vaisseau car il y a reconstitué une famille (au sens propre et au sens figuré) et a ainsi l’occasion de mettre fin à une guerre. Le Pays d’Oz, d’abord un contre-lieu, l’anti chez-soi, semble de plus en plus faire l’objet d’un regret dans ses réécritures. Il devient un lieu de refuge, voire de manière totalement paradoxale : le chez-soi.

     

     En effet, je ne vous ai pas encore parlé de Tin Man, minisérie de 2007, qui est à la fois une réécriture et une suite du film. DG (vous aurez reconnu les initiales de Dorothy Gale), jeune fille du Kansas, serveuse, ne se sent pas à sa place dans le monde. Elle découvre qu’elle est en réalité la descendante de la reine du Pays d’Oz et qu’elle a été cachée dans notre monde (qui devient alors selon ce procédé le « faux monde ») au sein d’une famille du Kansas afin d’y grandir sereinement, dans l’espoir que, adulte, elle revienne et sauve le Pays d’Oz de l’emprise de la Sorcière. Oz devient alors le chez-soi perdu et retrouvé…

     

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    Je pourrais clore ce billet en m’interrogeant sur la signification de ce bouleversement du sens de ce lieu commun qu’est Oz, que l’on ne veut plus fuir, mais qui en dépit de ses dangers, devient un lieu attrayant où l’on veut s’installer. Comme si notre envie d’exotisme ne pouvait plus trouver de solution que dans la fiction. Ou peut-être comme si notre chez-nous devenait tellement pesant qu’on veut en claquer la porte, comme l’a fait Dorothy. Sauf que contrairement à elle, nous n’avons aucun regret. Cela en dit sûrement long sur notre chez-nous…

     Mais je vais laisser ces interrogations en suspend, et donner la parole à quelqu’un de plus qualifié que moi en la matière : des étudiants en cinéma, eux-mêmes personnages de série qui plus est !

     

    Gretchen: But do you know what my teacher said was the most bogus line in Hollywood cinema?

    Dawson: What?

    Gretchen: 'There's no place like home.‘

    Dawson: Wizard of Oz.

    Gretchen: Exactly. It's what everybody remembers about the movie, but it doesn't resonate with the rest of the story. Think about it. You know, home is this desolate, gray, dust bowl of a place where this nasty old lady is trying to kill your dog. And Oz is…

    Dawson: Technicolor.

    Gretchen: And sure it has it's problems. Poppy fields, flying monkeys…But along the way, you make friends. Good friends. With people you never even knew existed when you were growing up. Straw people, tin people…

    Dawson: And lions.

    Gretchen: Exactly. And you help each other realize that all the things you want to be, you already are. And it's fun.

    Dawson: And if it's so much fun, what are you doing here?

     

    (Dawson’s creek, 4.04 “Home movies”)

     

    En bonus, un extrait du 200ème épisode de Stargate qui parodie Le Magicien d'Oz:

    EDIT: Deux liens m'ont été signalés par @ChrisCaliA.

    Le premier est un article avec vidéo où l'on peut voir de nombreux extraits de films où est prononcée la phrase "We're not in Kansas anymore, Toto".

    Le deuxième est l'invention d'une paire de chaussures avec GPS intégré qui vous aident à revenir chez vous, où que vous soyez. L'invention a pour nom "No place like home". :-)

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  • Commentaires

    1
    Samedi 15 Septembre 2012 à 01:25
    Tia'

    Très intéressant, vraiment. ;) Je ne suis pas morte, c'est une bonne nouvelle, j'ai atteins la fin sans encombre. C'est vraiment un sujet original, le film original (u_U répétition) faisant partie de mes préférés (avec Mary Poppins, oui, j'aime les films récents), c'est toujours agréable d'en apprendre plus. 

    Merci à toi de nous avoir fait partager ceci. 

    2
    amdsrs Profil de amdsrs
    Samedi 15 Septembre 2012 à 11:05

    Ah Mary Poppins! Et la Mélodie du Bonheur! J'adore ces films.

    En plus c'est dingue de voir que ça marche encore très bien avec les enfants d'aujourd'hui. Alors que Madagascar et autres Kung Fu Panda ne vieilliront sans doute pas aussi bien. (Mais je ne veux pas jouer les réacs, il y a aussi certains dessins animés de ces dernières années qui défient bien le temps qui passe!)

    Merci pour le commentaire et surtout merci d'avoir pris le temps de me lire!

    3
    Dimanche 16 Septembre 2012 à 17:29
    Tia'

    En dessin animé récent, un que j'aime particulièrement (et qui est d'ailleurs dans ma dvdthèque), c'est Azur et Asmar. Je peux me le repasser encore et encore.

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