• Philoséries "The West Wing" - compte-rendu lacunaire (partie 2)

    Vendredi 5 et samedi 6 juillet s'est déroulée à Paris la 5ème édition de Philoséries, rencontres universitaires pluridisciplinaires sur les séries.

    Je n'ai pas assisté à tout le colloque mais seulement aux deux matinées dont voici les compte-rendus.

    Avertissement: ce billet de blog a valeur informative, vous ne trouverez ici que des résumés des communications passés au crible de ma propre appréciation. J'ai fait de mon mieux pour rendre avec le plus de fidélité possible les intentions de chacun, pour ne pas trahir leurs propos. Ces deux journées sont destinées à être publiées en actes de colloque et en aucun cas je ne prétends me substituer à cette initiative, mais au contraire donner peut-être envie à certains sériephiles de se procurer cet ouvrage à paraître. De plus, cela pourrait permettre de promouvoir un événement qui en a bien besoin (nous étions moins de 20 dans la salle, ce qui est à mettre sans aucun doute au compte du manque de communication autour de ces journées).

    Mes remarques personnelles sont en italique, le choix des images d'illustration est de moi. Tout le reste relève du résumé des analyses proposées par les intervenants.

    Philoséries "The West Wing" - compte-rendu lacunaire (partie 2)

    2) Manon Garcia, The West Wing: une série post-féministe?

    L'épisode "The Women of Qumar" (3x8) est intéressant du point de vue de la lecture féministe de la série. CJ s'y révolte contre le projet de vente d'armes à un pays, le Qumar, extrêmement menaçant pour la condition féminine. Lui vendre des armes reviendrait à cautionner ses actes. Or, Josh, Toby et Sam lui reprochent sa réaction et trouvent sa réaction inadaptée. Il y a là un dilemme d'identification pour la spectatrice parmi les personnages. Mais surtout la storyline de CJ dans cet épisode a provoqué des réactions très diverses parmi les féministes. Certaines y ont en effet vu la manifestation d'un discours universaliste de lutte contre la domination masculine, quand d'autres ont reproché un discours bien-pensant néo-impéraliste de la femme blanche et bourgeoise. 

    Philoséries "The West Wing" - compte-rendu lacunaire (partie 2)

    La principale question concernant TWW et le féminisme est la suivante: la série est-elle sexiste par effort de réalisme ou est-ce une manifestation de l'idéologie inconsciente des scénaristes? Y-a-t'il sexisme dans la série pour être fidèle au réel (politique sexiste) ou pour le dénoncer?

    L'hypothèse étant que cette série est post-féministe, ce qui est caractéristiques des grandes séries des années 2000. Et notamment de Sex and the City. L'idée principale étant que le combat féministe est arrivé à ses fins et que les luttes telles qu'elles ont pu être menées dans les années 60-70 par exemple ne sont plus nécessaires. Il n'y a plus une femme, et a fortiori plus une féminste, mais une invention d'identités diversifiées. Les huit caractéristiques étant les suivantes:

    1) La féminité se caractérise par la propriété du corps. Le corps sexy est une source d'identité et
    de pouvoir et nécessite qu'on exerce sur lui une certaine discipline.
    2) Il y a une importante sexualisation de la culture.
    3) La femme est passée de statut d'objet sexuel à celui de sujet sexuel désirant.
    4) Il y a individualisme, la femme peut exercer ses choix et a une forme d'autorité sur sa vie et le monde 
    (empowerment).
    5) La femme s'auto-surveille et se discipline.
    6) Il y a souvent un schéma de makeover: c'est-à-dire un nouveau départ pour la femme qui se réinvente.
    7) Une réaffirmation de la différence sexuelle.
    8) Les idées féministes sont à la fois dépolitisées (c'est-à-dire intégrées comme valeurs culturelles) 
    et répudiées (il est très mal vu de se dire féministe).

    Il y a deux types de représentation des femmes dans TWW: les femmes fortes et les secrétaires. Les premières (Ainsley, CJ, Abby...) ont beau être fortes, elles ne sont pas les égales des personnages masculins et ne sont pas représentées comme eux. Par exemple Ainsley Hayes ne fait l'objet que de description physique dans la bouche de tous les personnages qui parlent d'elle, elle est "A young, blonde, leggy Republican." (2x4), voire un "sex kitten". D'ailleurs la réplique disant qu'elle n'a pas été engagée parce qu'elle est une sex kitten revient à trois reprises, ce qui contribue à disqualifier le propos. Jusque dans la bouche du président:

    "Yeah Ainsley, I wanted to say hello and to you know...mention 'a lot of people assumed you were hired because you're a blonde, republican sex kitten' and well, they're obviously wrong. Keep up the good work."

    De la même manière, les commentaires sur les vêtements féminins, et notamment les robes de soirée, sont récurrents. Et parfois en total décalage. Comme lorsque Josh se montre désagréable avec Donna et que sa manière de s'excuser est simplement de lui dire que la robe qu'elle porte lui va bien et qu'elle devrait la garder pour elle. (En même temps, c'est dans la personnalité du personnage de Josh de passer par des détours pour exprimer ses sentiments. On pourrait presque dire qu'il parle en langage codé dès lors qu'il s'agit de relations affectives.

    Philoséries "The West Wing" - compte-rendu lacunaire (partie 2)


    De la même manière, si l'on compare deux scènes de remise de cadeaux, la différence est frappante. Lorsque Josh offre un livre à Donna dans lequel il a écrit un petit mot, il lui ordonne: "don't get emotional" mais bien sûr elle pleure. Alors que plus tard dans la saison, lorsque Donna lui dit qu'elle a un cadeau pour lui, Josh répond:  

    "Donna, if you've got your old Catholic-school uniform on under there, don't get me wrong, I applaud the thought, but..."

    D'autre part, les femmes sont montrées comme surveillant de près leur corps. La première image de CJ la montre à la salle de gym à 5 heures du matin. On la voit également faire du vélo dans son bureau dans le 2x4 (contrairement aux hommes qui font du sport pour la dimension plaisante et divertissante, comme Josh et le baseball ou Sam et le bateau.) Le summum des répercussions de l'auto-surveillance étant l'histoire de Margareth qui a causé une panne du service informatique parce qu'elle a envoyé à toutes les secrétaires (le destinataire est également important) un mail les informant du nombre exact de calories des muffins aux raisins ("Let Bartlet be Bartlet").

    Ainsley Hayes incarne en fait le lipstick feminism: elle est désirante mais elle choisit de se mettre en scène comme objet sexuel, c'est une forme de pouvoir. Elle refuse également les lois de parité: il y a pour elle un "honest to god sexuel harassment", qui n'a rien à voir avec la remarque de Sam ("you would make a dog break his leash") et surtout se focaliser sur les problèmes hommes-femmes (qui n'en sont pas vraiment) empêche de régler les "vrais" problèmes. Elle s'explique très bien ici:

     CJ également est montrée comme sexuellement désirante: elle a l'initiative des baisers par exemple avec Danny et Donovan.

    Amy Gardner est une définition de l'indépendance des femmes comme refus du mariage.

    Laurie (Lisa Edelstein) est une représentation libertarienne de la prostitution comme choix.

    Donna incarne le makeover: elle a rejoint la campagne pour prendre un nouveau départ après sa rupture.

    Cependant, les femmes de la série souffrent d'une certaine forme d'essentialisme. Les secrétaires surtout sont vues comme toujours dans le care, elles sont gentilles, douces, mais pas très malines. Toutes les femmes de la série sont dans l'émotivité (ce qui est différent de la sensibilité). La série montre des femmes qui pleurent facilement face à des situations difficiles. Si les hommes sont sensibles, ils ne sont pas dans l'émotif: ils réfléchissent sur ce qui leur arrive, consultent des phychiatres. Alors que les femmes pleurent puis passent à autre chose, les hommes semblent avoir des psychologies plus complexes. De plus, les femmes de TWW sont obsédées par le rapport amoureux avec un schéma très fort chevalier-princesse (les hommes venant souvent à la rescousse des femmes, notamment Josh et Donna). Enfin, elles sont plus ignorantes que les hommes: les walk and talk sont souvent destinés à les briefer, CJ doit s'en remettre à Sam pour lui expliquer la finance etc. Un membre du public a fait remarquer cependant que Josh et Toby sont montrés comme totalement incompétents dès lors qu'il s'agit de remplacer CJ en tant que press secretary.

    Philoséries "The West Wing" - compte-rendu lacunaire (partie 2)

    Dans TWW les idées féministes ont été incorporées: le sexisme politique est dénoncé dans l'échange entre Sam et CJ sur le nombre de peignoirs, on parle de l'égalité des droits (2x18), du problème d'une juge ayant avorté (5x17), on discute de prostitution (et le président est assez serein à ce propos), Abby défend l'égalité en matière de statues accordées aux grandes femmes de l'histoire, Amy Gardner est un personnage important. Mais il y a une certaine ambiguïté: les femmes sont trop réactives devant les problématiques féministes, il y a une dévalorisation de toute radicalité féministe notamment par le personnage d'Ainsley (j'aurais tendance à dire qu'Amy est tellement chiante que ça décrédibilise aussi pas mal le propos) et il y a l'idée sous-jacente que le travail féministe a été accompli et qu'il ne reste plus qu'à veiller, surveiller que tout se passe bien.

    Sam: Where'd you get the bathrobe?

    Carol: The gym.

    Sam: There are bathrobes at the gym?

    C.J.: In the women's locker room.

    Sam: But not the men's.

    C.J.: Yeah.

    Sam: Now, that's outrageous. There's a thousand men working here and 50 women.

    C.J.: Yeah, and it's the *bathrobes* that's outrageous.

    L'intervenante a noté que malgré l'essentialisme bien présent dans la série, la maternité n'était pas un sujet abordé, les femmes ne sont pas obsédées par la maternité. J'ai envie d'ajouter le commentaire suivant: ce qui prédomine dans TWW c'est la paternité, et non la maternité. Entre Toby et ses enfants, Bartlet et ses filles, Josh et son père, le grand-père de "The Stackhouse Filibuster", Leo et sa fille etc. Avec toujours un peu cette idée de fierté paternelle, de fille à protéger et de garçon à qui l'on transmet la charge de la famille.

    Pendant les questions il a été souligné que le sexisme est bien plus présent dans les saisons 1 à 4...

    ________________________

    Nous étions une quinzaine dans la salle mais j'ai pu remarquer ceci: visiblement parler de féminisme fait encore grincer un peu des dents. Il était d'ailleurs intéressant de noter que les hommes jeunes semblaient beaucoup moins gênés (oserais-je dire agressés?) par le sujet que les plus vieux. J'ai entendu quelqu'un murmurer avec sarcasme "ça ne m'étonne pas" quand l'intervenante a dit qu'Amy Gardner était l'un de ses personnages préférés, et un autre homme a commencé sa question par: "je ne suis qu'un homme mais..."

    Y a encore du boulot...

    Dans tous les cas, je crois bien que c'est la communication qui m'a le plus intéressée même si je ne partage pas toutes les analyses. En tout cas c'était la plus fertile.

    Allez, pour la peine, je vous mets cette petite vidéo de maître Whedon parlant d'égalité des sexes:

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