• Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu n°1

    Mercredi 24 et jeudi 25 juin s'est déroulée à Paris la 7ème édition de Philoséries, rencontres universitaires pluridisciplinaires sur les séries. (De manière générale, j'incite les Parisiens à se tenir au courant des événements de Philofictions.)

    Je n'ai pas assisté à tout le colloque mais seulement à la deuxième journée dont voici le compte-rendu.

    Avertissement: ce billet de blog a valeur informative, vous ne trouverez ici que des résumés des communications passés au crible de ma propre appréciation. J'ai fait de mon mieux pour rendre avec le plus de fidélité possible les intentions de chacun, pour ne pas trahir leurs propos. Ces deux journées sont destinées à être publiées en actes de colloque (c'est le cas pour Buffy) et en aucun cas je ne prétends me substituer à cette initiative, mais au contraire donner peut-être envie à certains sériephiles de se procurer cet ouvrage à paraître. De plus, cela pourrait permettre de promouvoir un événement qui en a bien besoin (le matin, nous n'étions que... deux visiteurs extérieurs dans la salle). Merci aux auteurs des différentes communications de ce jeudi 25 juin.

    Mes remarques personnelles sont en italique, le choix des images d'illustration est de mon fait. Tout le reste relève du résumé des analyses proposées par les intervenants.

    Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu n°1

    Firefly, behind the scenes...

     

    "For some, the war will never be over" - Firefly, une série où le passé ne passe pas, par Ioanis Deroide

    Pour I. Deroide, dans Firefly le western l'emporte sur la science-fiction au sens où la série ne propose rien de nouveau en matière de SF. Au lieu d'être tournée vers l'avenir, comme l'est d'ordinaire la science-fiction, Firefly tisse son intrigue autour du passé qui se manifeste par: des références historiques explicites, les codes de l'histoire américaine, des personnages marqués ou traumatisés par une mémoire jamais apaisée mais (mal) refoulée. Le rapport au passé sert de moteur à la série.

    (I. Deroide a pris pour sources: la série, le film Serenity, les River Tam Sessions dont je mets la vidéo ci-dessous pour ceux qui ne les connaîtraient pas encore, et les comics où Whedon est crédité comme auteur.)


     

    Les River Tam Sessions, diffusées sur internet seulement comme matériel promotionnel pour Serenity. Avec Summer Glau et Joss Whedon dans le rôle de l'homme qui tourne le dos à la caméra.

     

    Tout d'abord, le 'verse a un passé omniprésent dans la série et qui se compose de plusieurs strates:

    - les 4 batailles vues à l'image, entre 2506 et 2511, dont celle du film, et qui oppose les Independants à l'Alliance

    - plus ancienne (3 siècles plus tôt), la Colonisation qui a permis l'aménagement du Nouveau Monde (terraformation) et qui est expliquée dans les premières minutes du film, mais aussi très succinctement en arrière plan sous la forme d'un théâtre d'ombres chinoises dans l'épisode "Heart of gold":

    Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu lacunaire

    Cette colonisation est profondément marquée par ses analogies avec l'histoire américaine et les mythes fondateurs US, ce qui est particulièrement visible dans les conditions de vie des pionniers (isolement, dénuement, élevage) et le parallèle qui peut être fait entre la Guerre d'Unification et la Guerre Civile. La Frontière (dont on retrouve ici une réécriture du mythe) y est un espace dur mais préférable au monde civilisé corrompu. De plus, Firefly reflète ce qui est considéré comme les valeurs fondamentales des États-Unis: la liberté individuelle, le pragmatisme et l'esprit d'entreprise.

    Tous les ingrédients du western sont donc réunis, auxquels on peut ajouter: les costumes, les accessoires, les décors, la musique, le choix d'un langage atypique, les scènes typiques du genre. C'est "The Train Job" qui les condensent peut-être le plus: attaque de train, bagarre de saloon, héros en infériorité numérique... Dans le prégénérique de cet épisode, c'est l'irruption de la SF qui permet le coup de théâtre et entraîne un changement dans le degré de violence (des poings humains à "we will blow a new crater on this litte moon"), même si Serenity est un coup de bluff.

    La série se construit donc sur des oppositions: western / SF ; humanité / déshumanisation ; chaleur / froideur technologique. Le western de Firefly est celui des westerns TV des décennies précédentes, ce qui permet de jouer sur une mémoire télévisuelle rassurante.

    Dans Firefly, le passé est aussi un poids dans le présent. C'est la mémoire affective et mouvante, un ensemble de représentations du passé partagées par un groupe. Trois mémoires collectives différentes se dégagent de l'univers (que l'on observe notamment dans la scène des interrogatoires de l'équipage par l'Alliance dans "Buschwacked"):

    - la mémoire officielle est celle de l'Alliance. C'est la mémoire enseignée (ou plutôt imposée) à River-enfant dans le prologue du film, la mémoire fièrement revendiquée par la brute qui offre un toast au nom de "Unification Day!" dans "The Train Job". Cette mémoire officielle est maintenue par la propagande de l'Alliance.

    Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu n°1

     

    - la mémoire des perdants, des Independants donc, est marginalisée, réprimée mais survivante. Elle est maintenue vivante par Mal et Zoe (voir notamment "War Stories"). (Les fans entretiennent eux aussi cette mémoire ainsi que celle de la série, en s'identifiant aux Browncoats.)

    - la mémoire effacée des Reavers est marquée par un passé dissimulé, falsifié. The Operative incarne les moyens mis en oeuvre pour laisser cette mémoire enfouie.

    Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu n°1

     

    Face à la mémoire collective, s'érigent également plusieurs mémoires individuelles:

    Mal et Zoe ont vécu personnellement la guerre et manifestent des repères culturels de soldats (la pomme qu'il faut toujours éplucher dans "War Stories") et une sensibilité qui leur est propre (voir "The Message"). Zoe échappe davantage que Mal aux traumatismes de la guerre, notamment grâce à son mariage avec Wash. Mal est quant à lui marqué par une certaine inaptitude à vivre et une impasse affective. (L'intention initiale de Whedon était d'en faire un vétéran très sombre et bouleversé par son expérience de la guerre qui l'a rendu plus froid et plus cynique. L'une des exigences de la Fox était que Mal soit drôle, léger et amusant... La Fox avait tellement bien compris la série...)

    - Sheperd Book est un homme qui a eu plusieurs vies (voir le comic "The Sheperd's Tales")

    - River a une mémoire troublée. Elle incarne les séquelles du refoulement traumatique, en portant en plus des souvenirs qui ne sont pas les siens (Miranda...).

    - Simon incarne la mémoire comme fardeau utile. Ce sont ses souvenirs d'enfance (la relation tissée avec sa soeur) qui guident ses réactions présentes. (C'est vrai qu'il n'est pas hanté par son passé. Il a des regrets mais qui ne l'empêchent jamais d'agir. Toutes ses actions sont guidées par le futur: sauver River, la guérir... Il est dans une stratégie prospective.)

    Philoséries "Dollhouse" & "Firefly" - compte-rendu n°1

     

    C'est la mythologie qui permet de lier ces deux faces que sont le passé du 'verse et la mémoire. Dans toutes les séries de Joss Whedon, la question des origines est toujours centrale. C'est Buffy et sa quête de la First, Angel et ses relations avec Angelus, Darla, Spike, Drusilla etc. Dans Firefly, la question de l'origine se dédouble: origine de River et des origine des Reavers. L'homophonie est intentionnelle. Les deux, River et les Reavers, sont des victimes innocentes de l'Alliance, les deux sont incontrôlables et potentiellement dangereux. Tout l'enjeu de la mythologie de Firefly est de retrouver la mémoire.

    (Le nom de River est aussi probablement lié à son côté "qui court", "qui file entre les doigts", "qu'on ne peut pas contenir", "qui peut être calme puis soudain déborder".)

    Une communication plutôt intéressante (surtout dans sa distinction des différentes mémoires collectives) et qui avait parfaitement sa place en ouverture de la session sur Firefly. Je vous invite aussi à découvrir le livre de Ioanis Deroide, qui étudie Histoire et Géographie du point de vue des séries.

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