• Mary & Max - 1ère partie

    Mary & Max est un film sur l'échange où ne résonne aucun dialogue. C'est avec ce paradoxe que je souhaite introduire l'analyse de ce film d'animation d'Adam Elliot de 2009. (Il s'agit en fait de l'adaptation d'un cours que j'ai préparé pour mes BTS et je me suis dit que j'allais vous en faire profiter parce que ça ne sert à rien que ça reste dans mes cahiers. De fait, vous voudrez bien pardonner le ton parfois un peu scolaire de ce billet.)

    Solitude et isolement

    Tous les personnages ou presque de ce film sont seuls: la mère de Mary, Vera, est une alcoolique isolée à laquelle même son mari ne tient pas compagnie, trop occupé qu'il est à travailler, seul, dans une usine de sachets de thé, ou à s'adonner à sa passion pour la taxidermie, activité bien solitaire elle aussi. Et lorsque l'heure de la retraite sonne, le père de Mary délaisse le rembourrage d'oiseaux morts pour la détection de métaux, le casque sur les oreilles, sorte de barrière de mousse entre le monde et lui. Quant au voisin handicapé il est littéralement coupé du monde par son agoraphobie. Max aussi, comme le père de Mary, fait en sorte de se couper du monde: lorsqu'il sort il met des ear plugs et nose plugs pour ne pas être affecté par un environnement qu'il trouve menaçant et inconfortable. Mais Max et Mary souffrent plus de leur solitude qu'ils ne la recherchent (même si Mary va s'isoler dans une valise sur une étagère lorsque l'environnement scolaire est cruel).

    Pour pallier leur solitude pesante, Max et Mary ont recours aux animaux et à la fiction. Mary a ainsi un poulet et Max a un poisson, un perroquet et des escargots. Et les noms donnés sont empruntés aux êtres humains, prouvant par là leur fonction de compensation: c'est Ethel, Henry, Einstein ou Hawking.

    C'est chez Max que l'on dénombre le plus de subterfuges visant à soulager la solitude: outre les animaux, il a un ami imaginaire et une bouillote prénommée Sarah.

    Mary et Max partagent également une passion commune pour les Noblets, personnages de dessins animés aussi nombreux que Mary et Max sont seuls. Ils font tous deux la collection des figurines, et se plongent dans cet univers où personne ne souffre jamais d'isolement. La compensation de la solitude par l'écran, j'ose affirmer que vous qui me lisez et avez atterri, souvent en tant que seriephiles, sur ce blog, vous n'y êtes pas totalement étrangers.

     

    La communication comme thème central

    Mary & Max est un film sur la communication, ou plutôt sur son absence, compensée uniquement par l'échange postal. Tous les personnages sont montrés souffrant d'une incapacité à établir des relations de communication sereines ou efficaces avec autrui. Et même le psychiatre de Max est incapable de se faire entendre, ses propos restant inaudibles sous sa grosse moustache. Quant à Damian, l'amoureux puis époux de Max, il est bègue. La voisine de Max, seul être humain avec lequel il entretient ce qui peut s'apparenter à une relation, souffre de handicaps majeurs: "Ivy doesn't talk much and is blind".

    Mais c'est bien sûr Mary et Max qui souffrent le plus de cette communication empêchée. Mary n'a pour mode de relation aux autres que le conflit. Non pas qu'elle soit une enfant désagréable, non, mais les autres enfants s'arrêtent à son apparence de petite fille pauvre et pourvue d'une inesthétique tâche brune sur le front. Objet de moqueries à l'école, montrée toujours seule sur son banc, Mary est également incomprise par son institutrice qui lui reproche de ne pas sourire davantage. À cela la mère de Mary répond par une autre incompréhension, puisqu'au lieu de rendre sa fille heureuse, elle lui dessine un sourire sur le visage, pensant ainsi contenter la maîtresse.

    Mary a aussi des difficultés à se comprendre elle-même au début du film: elle garde toujours sur son doigt une moodring dont la couleur lui indique les émotions qu'elle ressent. Si la bague vire au noir c'est qu'elle est triste. Ou qu'elle a faim. En cela, elle est au début du film assez proche de Max qui souffre du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme. (Trouble dont souffriraient Abed de Community et Sheldon de The Big Bang Theory.)

    Le personnage de Max se définit par son incapacité à communiquer avec les autres. Le narrateur le rappelle régulièrement dans le film, insistant toujours sur le trouble que le rapport aux autres cause à Max: "People confuse me", affirme-t-il, le narrateur confirmant: "Max found most people very confusing." De fait, les relations de Max avec le monde sont souvent conflictuelles: enfant il était bullied, comme Mary, il se fait rabrouer par une vieille dame alors qu'il propose une cigarette en chocolat à une petite fille... Les troubles de la communication provoquent une incompréhension se traduisant presque toujours par un rejet. "Max had trouble understanding non verbal signs" nous dit-on, alors que le personnage trimballe avec lui un petit carnet où sont dessinés deux smileys censés l'aider à déchiffrer si la personne en face de lui est contente ou non. Ces troubles de la communication poussent les personnages qui en souffrent à la marge de la société.

    Des marginaux

    Les personnages, même secondaires, de ce film sont tous à un degré ou à un autre exclus de la société des "gens normaux" à cause d'un handicap. Le voisin est agoraphobe, la mère est kleptomane et alcoolique, Damian est bègue (et étranger, ce qui n'est pas un handicap mais le met un peu en marge), Ivy est aveugle et même le chat de Max est borgne. Mary baigne bien sûr dans une misère sociale agravée par l'alcoolisme de sa mère qui lui met des pinces à linge pour remplacer les boutons de son manteau. Quant à Max, sa mère s'est suicidée après que son père les ont abandonnés.

    Le syndrome d'Asperger de Max l'empêche d'entrer pleinement dans la société même lorsqu'il le voudrait. Ainsi, ayant le béguin pour une collègue de travail, il lui offre pour la St Valentin un thermomètre rectal pour chats, persuadé de faire plaisir à cette amie des félins. Cette incompréhension des codes sociaux le met à l'écart, freinant une éventuelle envie de créer du contact. Et ce n'est pas ses propres réactions qui pourraient le réintégrer dans la société "normale". En effet, il navigue entre incapacité à exprimer ses émotions (il n'a jamais pleuré, il sourit "dans sa tête" mais pas réellement) et débordement d'émotions comme lors de ses très fréquentes crises d'angoisse.

     

    Manger, manger, manger

    La nourriture est omniprésente dans le film et remplit son rôle si bien connu de compensation. Les personnages comblent un manque et trouvent du réconfort dans l'alcool (la mère de Mary, puis Mary elle-même lorsqu'elle tombe en dépression), le lait concentré sucré (boisson préférée de Mary) et surtout le chocolat. Il n'est pas anodin que le moment préféré de Mary soit le suivant: être assise devant les Noblets en buvant du lait concentré sucré avec son poulet de compagnie à ses côtés. Tous les substituts à l'affection parentale sont ici réunis. Même ses jouets sont touchés par cette intérêt débordant pour la nourriture puisqu'elle fabrique des colliers avec des paquets de chips qu'elle passe au four.

    Max souffre d'une hyperphagie qu'il n'arrive pas à juguler en dépit de sa participation à un groupe de parole. Il faut dire que son invention, les hot-dogs au chocolat, est diabolique.

    Après une de ses nombreuses crises de panique il en ingurgite même 36... D'ailleurs, dans une ses lettres envoyées à Mary, alors qu'il raconte son enfance, il passe sans aucune pause ni transition de "my mother shot herself" à la recette de hot-dogs au chocolat, prouvant par là l'aspect quasiment anxiolytique de la nourriture pour lui. D'ailleurs son perroquet se nomme Mr Biscuit, son ami imaginaire Mr Ravioli, et Max rythme ses semaines par ses repas et ses inventions de recette (hum le poulet au coca...).

    La nourriture agit aussi comme un intermédiaire entre les personnages. Ivy, la voisine, maintient la relation avec Max par la soupe qu'elle lui apporte. Mais surtout, dès le départ, la correspondance entre Mary et Max est marquée par l'échange de nourriture. Essentiellement de chocolat d'ailleurs. Les lettres (surtout celles de Max) témoignent de cette obsession de la nourriture: il en parle beaucoup, raconte ses recettes, ses menus et Mary lui donne des conseils diététiques assez... particuliers.

    Maybe you should only eat things beginning with the letter of each day. On Mondays you could only eat milkshakes, marshmallows and...mustard.

    Chacun envoie donc sans cesse à l'autre de la nourriture, sucrée, faisant ainsi découvrir des spécialités culinaires de son pays (l'Australie et les États-Unis) et élargissant ainsi les horizons. Il va sans dire que la nourriture revêt ici une valeur métaphorique puissante. Outre qu'elle symbolise l'échange comme ouverture à la culture et au mode de vie d'un autre que soi, elle insiste sur le fait que l'échange vient "nourrir" chacun des personnages. Le narrateur décode explicitement cela: "each nurrished the other". Mary écrit d'ailleurs sa seconde lettre sur du papier de boucher qui a servi à emballer de la viande, et lorsqu'elle lit la première lettre que Max lui envoie, on entend la comparaison suivante: "Mary drank his words like a bowl of alphabet soup". Le rapport à l'autre, donc chacun éprouve la faim, est enfin compensé par la correspondance, les lettres étant plus efficaces à combler le manque affectif que n'importe quel plat avalé goulûment en désespoir de cause.

     

    C'est tout pour cette fois. La suite est déjà faite mais pas rédigée, et pour l'instant mes copies m'attendent. J'espère que ça vous aura intéressés.

    À bientôt!

     

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  • Commentaires

    1
    M-A G
    Jeudi 19 Septembre 2013 à 22:36

    votre article est très riche et très interressant! je suis moi-même enseignante en BTS et vais passer le film à mes étudiants en début de semaine. C'est en faisant des recherches pour mon cours que je suis tombée sur votre blog. Serait-il possible d'avoir accès à la suite de votre analyse?

    Je vous remercie d'avance

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