• L'épisode musical, un art difficile

    Aujourd'hui j'ai le plaisir d'accueillir sur ces pages Symphilein (auteur du blog Les misérables parapluies des hommes perdus consacrés aux musicals). (Et accessoirement un de mes anciens étudiants. Voilà, vous saurez tout.)

    Il a accepté de mettre ses larges connaissances en matière de comédies musicales au service de cette analyse des épisodes musicaux de séries. Qu'il soit ici vivement remercié.

    Show time...

    L'épisode musical est une forme récurrente de "l'épisode spécial", auquel beaucoup de séries ont eu recours en l'envisageant de façons très différentes : les exemples que j'ai choisis se veulent représentatifs d'une hypothétique typologie.

    Les reprises

    Le premier type d'épisode musical que je citerai en constitue pour ainsi dire le niveau zéro : je pense à une série comme That 70's Show dont les séquences musicales totalement coupées de l'action ont simplement été un divertissement supplémentaire pour le spectateur. Faisant appel à des standards des années 70, l'épisode n'a pas vu sa structure changer pour autant. Cela sera également le cas pour les prochains exemples.


    Cet épisode de That 70's Show ("That 70's Musical", 4x24) ne comporte que des reprises, et effectivement on peut différencier deux grands types d'épisodes musicaux, qui se distinguent par l'utilisation ou non de morceaux originaux. Grey's Anatomy a fait le choix de reprises pour son épisode musical ("Song beneath the song", 7x18) et l'on constate que dans ce cas précis, la chanson ne fait qu'accompagner l'action, exactement à la manière d'un simple fond sonore. La couleur qu'elle apporte à l'épisode se limite à une charge émotionnelle supplémentaire. Le finale de la saison 1 de Skins sur "Wild World" répond à la même volonté de théâtraliser sans que la musique ne prenne une vraie dimension scénaristique. Pire encore : cette chanson qui accompagne l'action va parfois jusqu'à exprimer sans grande subtilité ce que le spectateur avait déjà compris. En effet, s'il connaît les relations entre les personnages de Grey's Anatomy, la reprise de "How to Save a Life" ne l'éclaire pas du tout sur la tension présente lors de l'opération de Torres.


     

    On peut dans les cas que je viens d'évoquer envisager les chansons comme décor ou comme accessoire, un moyen de caractériser une ambiance déjà présente : la tension émotionnelle d'une salle d'opération, les effusions de passion avant un coït, l'accident de voiture et les tensions entre personnages dans Skins... Alors que l'utilisation la plus pointue serait d'en faire un procédé narratif à part entière, comme on le verra par la suite.

    Penchons-nous sur un autre point qui peut sembler dérisoire : une des règles principales de la comédie musicale est que ce sont les personnages qui chantent. Stephen Sondheim, entre autres parolier de West Side Story, a fait remarquer que dans une chanson, on devait entendre les mots du personnage et non de l'auteur. L'autre écueil à éviter est d'entendre l'acteur. Quand la chanson est une reprise, le risque de voir Sara Ramirez chanter, plutôt que Callie Torres, son personnage, est déjà grand, mais dans l'épisode de Grey's Anatomy, les personnages chantant à travers des masques hygiéniques tuent complètement ce rapport chant/personnage : pour que la chanson s'inscrive dans la narration, il faut éviter cette impression de fond sonore, de musique d'accompagnement qui se trouve par hasard être chantée par un des acteurs de la série.

    L'avantage de ce choix de reprises ? Il est à chercher du côté de ceux que le succès d'un épisode intéresse en premier : les producteurs. Même si demeure la question des droits d'auteurs à payer, utiliser des chansons préexistantes permettra dans un premier temps d'accrocher l'oreille du téléspectateur avec des airs connus et de s'assurer son adhésion. Dans un second temps, les chansons utilisées ont par conséquent moins de chances de peser d'un point de vue narratif : ceux qui trouvent « ringardes » les comédies musicales seront moins dérangés par un épisode de ce type. Autre contrainte : il peut arriver que les spectateurs n'aiment tout simplement pas les nouvelles chansons composées pour l'occasion.

    Sans être anodines, puisqu'elles ne sont bien sûr jamais choisies au hasard, les reprises ne font que reprendre le rôle traditionnel du fond sonore tout en donnant un caractère spécial à l'épisode. Mais l'aspect "comédie musicale" de l'épisode n'est dans ce cas qu'une façade. Les aspects inhérents au genre de la comédie musicale ne sont pas exploités.

    Bien entendu, on trouve des exemples de reprises véritablement intégrées à la narration, comme "I Dreamed a Dream" ou "Rose's Turn", dans Glee, mais celle-ci étant une série musicale à part entière, elle n'obéit pas aux mêmes contraintes qu'un épisode musical unique.

     Les musiques originales

    L'utilisation de compositions originales n'implique pas forcément de s'éloigner des schémas évoqués plus haut. Mais si l'on parle de lyrisme pour faire pleurer dans les chaumières ou d'explicitation des ressentis d'un personnage, une séquence musicale originale atteindra son but de façon plus sûre et plus satisfaisante. Cependant, encore une fois, de tels numéros courent le risque de répéter ce que le spectateur avait déjà compris. Le "Nothing Suits Me Like A Suit" du centième épisode de How I Met Your Mother était certes un grand moment de divertissement et présentait un fil narratif cohérent, mais situé dans l'esprit de Barney et donc séparé hermétiquement de l'action, il apparait vain. Coupons le numéro musical et le déroulement de l'épisode n'est en rien perturbé, surtout pour des téléspectateurs assidus qui ne doutent pas une seule seconde de ce que va choisir Barney, entre les costumes et les filles. Le morceau reste malgré tout, comme dit plus haut, un moment très agréable, et dans l'esprit de la série, ce qui est déjà beaucoup.

     

    Quand un épisode musical est conçu de bout en bout par les créateurs de la série, et que des chansons sont composées spécialement pour l'occasion, force est de reconnaître que non seulement l'écriture sera plus sophistiquée, mais également que l'accueil sera moins sûr. Nous avons vu avec l'épisode de How I Met Your Mother l'exemple d'un épisode qui ne prenait le risque que d'une seule séquence musicale : l'ambition est encore faible. En effet, quand il s'agit d'un épisode régulièrement entrecoupé de séquences musicales, il est plus difficile de s'assurer l'attention constante du spectateur, d'où l'idée qu'un épisode muscial constitue une prise de risques certaine. Il appartient donc aux scénaristes, ainsi qu'aux compositeurs et aux paroliers, de rendre la plus cohérente possible cette transition entre l'épisode-lambda de la série et l'épisode musical. Dès lors apparaît l'idée nécessaire d'un élément déclencheur, qui va faire basculer la série dans le mode de narration propre à la comédie musicale. En effet, si les exemples cités précédemment pouvaient faire appel à une simple plongée dans l'imagination des personnages, l'adoption d'une forme nouvelle le temps d'un épisode doit, en revanche, être justifiée par l'intrigue. 

    L'épisode musical de Xena: Warrior Princess ("Lyre, lyre, hearts on fire", 5x10) se situe lors d'un concours entre divers groupes de musique, et le changement se fait lorsqu'un objet – la lyre de Terpsichore  est retrouvé : ici, la musique n'est qu'à moitié justifiée et le rapport logique entre la découverte de la lyre et le chant choral est brusque, quasi implicite. L'épisode est assez inégal, les numéros musicaux sont pour certains insignifiants, mais on lui reconnaîtra le mérite d'avoir été une des rares tentatives d'épisode musical digne de ce nom de l'avant-Buffy.

     

    Dans l'épisode musical de Community ("Regional Holiday Music", 3x10), les chansons originales, volontairement décalées, sont au service d'une parodie de la série Glee, ou plutôt de certains de ses aspects, à commencer par son cadre optimiste qui frôle parfois le mauvais goût, et surtout l'effet qu'elle a pu avoir sur ses fans : le phénomène de société autour des chorales et du chant en général est traité dans l'épisode comme un virus qui aliène peu à peu les personnages principaux... Et à l'image de la plupart du public de Glee, les qualités de chanteurs des personnages sont tout à fait discutables ! Un nouveau pas est ici franchi : les chansons sont enfin intégrées à l'intrigue, et si elle ne la font pas encore avancer, la notion de comédie musicale est enfin au centre de l'épisode.

    La musique dans cet épisode spécial de Community est un ressort comique supplémentaire : au simple fait de chanter s'ajoutent les faibles capacités vocales (mais l'enthousiasme prononcé) de certains personnages, la mise en scène excessive et le parallèle avec l'épidémie permettent au spectateur de moins prendre au sérieux ces passages : la désinvolture ainsi suggérée autorise dès lors une plus grande liberté de ton. Remarquons tout de même que la forme de la comédie musicale comme effet comique ne s'élève à aucun moment contre le préjugé populaire selon lequel ces œuvres sont essentiellement légères et que chant et crédibilité sont incompatibles. 

    On retrouve cette même vocation humoristique dans l'épisode musical de Scrubs ("My Musical", 6x6), où des comédies musicales comme Les Misérables ou Rent sont parodiées, sur un ton tout de même moins incisif ; le terme d'hommage serait plus approprié.


    L'épisode « My Musical » garde un principe que Glee, House ou Grey's Anatomy avaient déjà employé : la parenthèse musicale comme séquence onirique, liée à la drogue ou à la maladie. Cependant, les séquences musicales de l'épisode de Scrubs ne sont plus vues comme des parenthèses puisque la maladie de la patiente en question lui fait entendre des chansons non plus à côté, mais en lieu et place des dialogues. De tous les exemples cités, il s'agit du premier dans lequel les règles élémentaires de la comédie musicale s'appliquent pleinement, à cela près que ce que la patiente entend est une déformation de dialogues réels. L'épisode fonctionne donc encore sur une dichotomie entre ce qui se produit réellement et la façon dont l'événement est perçu par le personnage.

    Pour finir, et toujours dans la continuité de Scrubs, passons à la référence absolue en matière d'épisode musicaux, à savoir celui de Buffy contre les Vampires ("Once More With Feeling", 6x7).

    Dans cet épisode, un démon arrive à Sunnydale et jette un sort qui fait chanter les personnages alors que ceux-ci ne s'y attendent pas : comme dans Scrubs, l'action se fait au moyen de la musique, elle se substitue au dialogue.

    Si cet épisode est considéré comme le « gold standard » pour certaines critiques (expression de Margaret Lyons), c'est que Joss Whedon a parfaitement conscience des enjeux que représente l'introduction de séquences musicales. La chanson n'est plus ici le côté joyeux, voire festif de l'épisode, mais ce qui fait ressortir les tensions, les angoisses et les secrets des personnages. Mieux que beaucoup de comédies musicales traditionnelles, les séquences chantées de "Once More With Feeling" interrogent les limites du langage parlé. Langage parlé qui ne peut ni rendre, en disant "je t'aime", toute la force du sentiment amoureux ("Under Your Spell"), ni rendre compte des sentiments que ressent un groupe de personnes unies par un même but ("I've got a theory" ou "Walking through the fire").


    De plus, beaucoup de secrets que se cachaient les personnages sont révélés dans cet épisode : la chanson agit comme un accélérateur de la parole, décuplant les possibilités d'expression. Intituler « I'll never Tell » la chanson durant laquelle Anya et Xander évoquent les doutes qu'ils n'oseraient pas formuler dans d'autres circonstances illustre bien les possibilités narratives du numéro musical : permettre l'expression de ce qui n'est pas dicible.

    La fonction du chant ainsi résumée pourrait encore une fois évoquer l'univers de Glee. Cependant, dans Glee, chanter quand on ne peut exprimer ses sentiments est un acte visant à vaincre sa timidité ou à faire passer son message en douceur à l'interlocuteur. Puisque les personnages sont des chanteurs et ont le choix de chanter en tant qu'artistes, chant et parole sont placés comme une alternative, comme deux options sur un plan vertical. Au contraire, les personnages de l'épisode de Buffy, sous l'influence du démon Sweet, subissent la juxtaposition, la mise sur un même plan horizontal de la parole et du chant : leurs émotions complexes s'expriment dans les numéros musicaux et bénéficient de ce moyen d'expression plus satisfaisant... Mais les personnages demeurent cependant impuissants.

    Dans Glee, tout est toujours contrôlé, tandis que les personnages de Whedon, peut-être plus humains et faillibles, deviennent victimes de cette forme de communication : à la fin de l'épisode, la plupart des secrets des personnages sont désormais connus de tous. Évocation des pertes de contrôle de soi ressenties au cours d'une émotion violente ? Réflexion sur les enjeux d'un mode de communication plus poussé ?


    Je vais peut-être trop loin en lançant ces pistes, mais c'est selon moi l'immense avantage de l'épisode musical de Buffy sur les autres épisodes musicaux que cette question autour du langage et de la communication humaine, question qui demeure un des thèmes essentiels pour l'étude du genre de la comédie musicale.

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  • Commentaires

    1
    capecodmiss
    Mercredi 28 Novembre 2012 à 00:32

    Article très intéressant et complet! Merci pour ce panorama!

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